Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 7

Croissance d’épines

Le témoignage conservé ici provient d’une traversée contrôlée, organisée après qu’un contributeur eut affirmé que les épines n’étaient « guère une forme de magie hostile » et relevaient « surtout d’un problème de jardinage ».

La salle avait été préparée avec une bande de terre, de mousse et de végétation basse.

On demanda au contributeur de la traverser.

Il contesta plus tard le mot traverser.

Témoignage d’Orentha Vale

Le sol paraissait innocent.

Ce fut là sa première cruauté.

Aucune lame ne scintillait. Aucune flamme ne se formait. Aucune bête ne montrait les crocs. La terre reposait là où devait se trouver la terre, parée de mousse, d’herbe rase et de quelques racines pâles, avec l’assurance tranquille des choses qui s’attendent à être foulées.

Le contributeur fit un pas.

Le sol répondit par une poussée vers le haut.

Pas tout à la fois. Cela aurait été plus charitable. Une lance seule peut inspirer une crainte franche. Une fosse, une fois découverte, peut imposer le respect. Le danger était plus petit, plus bas, et donc plus intime.

Sa botte s’enfonça dans la verdure.

Une pointe acérée en trouva la semelle.

Puis une autre.

Puis plusieurs encore, chacune placée avec la malveillance patiente d’un greffier détaillant une dette.

Il s’immobilisa.

C’était sage.

Cela ne résolut pas le problème.

Quand il est blessé par en dessous, le corps obéit à un réflexe ancien : lever le pied. Soustraire la chair à la douleur. Reporter son poids ailleurs.

Il leva le pied.

L’autre pied dut porter à lui seul tout le poids nécessaire pour tenir debout dans un lieu qui venait de se forger une opinion.

Son visage changea.

Puis son équilibre changea.

Puis son vocabulaire changea.

Je n’en consigne que l’ordre.

Il tenta de reculer.

Ce fut là la deuxième cruauté.

Chaque pas pour en sortir restait un pas à travers les épines. Le sol ne se souciait pas de savoir s’il entrait, sortait, fuyait ou corrigeait une erreur. Seul lui importait qu’il bouge.

Le sort avait rendu le mouvement imposable.

Du sang apparut au bord d’une botte. Une épine accrocha la jambe de son pantalon. Une autre lui ouvrit le dos de la main lorsqu’il se baissa trop vite et découvrit que le problème ne se limitait pas aux pieds.

Il se figea de nouveau, penché en avant dans une posture qui évoquait à la fois la prière, la stratégie et un regret immédiat.

Un témoin lui conseilla de ne plus bouger.

Le contributeur demanda, avec une retenue admirable, où, précisément, ce conseil avait été acheté.

La personne qui prodiguait les soins traversa sur des planches.

Lentement.

Ce détail a son importance.

Chaque planche fut posée comme si l’on négociait avec un animal dangereux. Une devant le pied droit du contributeur. Attendre. Déplacer le poids. Une devant le gauche. Attendre. Une autre pour sa main, car la fierté s’était déjà révélée moins utile qu’un appui.

Le contributeur avança sur les planches avec une ferveur religieuse.

Personne ne se moqua de lui.

Ce fait est porté au crédit de toutes les personnes présentes.

Lorsque le contributeur atteignit la pierre nue, il s’assit sans y avoir été invité.

Quand on lui demanda ce qu’il avait ressenti, le contributeur répondit : « Il m’a fait payer pour partir. »

Ce fut le témoignage le plus exact du dossier.

Une épée punit le corps d’avoir été frappé.

Croissance d’épines punit le corps d’avoir tenté de ne plus l’être.

Note de Selanka

Ce sort soulève un problème simple : à quel moment un sol ordinaire cesse-t-il de l’être ?

Souvent plus tard que le pied ne l’aurait souhaité.

Nombre de lecteurs pensent qu’ils « remarqueraient tout simplement » le danger avant d’y pénétrer. C’est possible. Les gens entretiennent une opinion généreuse de leur propre vigilance, jusqu’à ce que les semelles de leurs bottes commencent à leur opposer des arguments.

Sortir peut faire aussi mal qu’entrer.

Ce constat a inspiré toute une catégorie de courrier consacrée aux moyens de traîner, pousser, tirer, bousculer, effrayer, charmer, porter ou persuader d’une quelconque autre manière des ennemis de se déplacer à travers la végétation après qu’ils ont déjà appris à ne pas s’y risquer.

J’ai classé ces lettres sous Agriculture, hostile.

Si quelqu’un se trouve pris dans la végétation, ne lui criez pas de se dépêcher. Le sol lui donne déjà assez d’instructions. Servez-vous de capes, de boucliers, de cordes, de mains patientes ou de tout ce qui permettra à cette personne de sortir sans consulter de nouveau les épines.

Surtout, ne vous moquez pas de ce sort sous prétexte qu’il ressemble à des plantes.

Les plantes ont tué beaucoup de gens.

Peu d’entre elles ont été aussi bien instruites.