Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 8
Lame retentissante
Le compte rendu conservé ici provient d’un combat d’entraînement encadré qui se tint dans la Halle du Verre Safran, à Sigil. Vale y assista d’abord comme témoin, puis accepta elle-même une entaille superficielle après avoir déclaré que les termes employés par le contributeur « manquaient de précision ».
Le contributeur accepta le coup après qu’on lui eut assuré que la lame serait émoussée, l’entaille superficielle et le tonnerre « retardé à des fins pédagogiques ».
Il contesta par la suite l’expression à des fins pédagogiques.
Témoignage d’Orentha Vale
La lame ne s’enfonça pas plus loin que ne l’exigeait la leçon.
Un peu de sang. Une ligne brûlante. L’affront ordinaire de l’acier.
Puis le véritable sortilège se manifesta en refusant de se manifester.
Je n’entendis rien.
Voilà la première chose à comprendre. Le tonnerre n’était pas encore un son. On l’avait placé au cœur de la blessure comme une cloche frappée une fois et à laquelle on aurait interdit de sonner. Mes côtes le savaient. Mes dents le savaient. Les petits os de ma main le savaient, bien que la lame n’eût touché que mon bras.
Le corps a coutume de répondre à la douleur par le mouvement.
Retirer le membre. Reculer. Prendre ses distances. Épargner son sang.
Cette magie fait patienter la sagesse.
Tout mon être comprenait que, si je bougeais, le tonnerre serait enfin autorisé à se manifester.
Il existe une humiliation particulière à rester immobile parce que le silence a su vous menacer comme il le fallait.
Avant ma propre épreuve, le contributeur avait ri lorsqu’il avait senti ce même silence suspendu.
Puis il cessa de rire, car le rire remue davantage le corps que l’orgueil ne le croit.
Il tenta de battre en retraite.
Un seul pas.
Le son ne vint pas de l’air.
Il jaillit de lui.
La cloche résonna de l’intérieur vers l’extérieur, à travers les os, le sang, le souffle et le talon. Son corps devint la salle où le tonnerre s’accomplit tout entier. La jambe qui avait choisi la distance oublia son argument. Sa mâchoire s’ouvrit.
Il n’en sortit rien de digne.
Le chantelame expliqua après coup que le sort récompensait la patience tactique.
Le contributeur eut ensuite plusieurs choses à dire, dont la plupart étaient impropres à la conservation.
Tous deux avaient raison.
Note de Selanka
Certains catalogues révisés ont rendu le statut de cette magie moins clair que ne le mérite son utilité sur le champ de bataille. Cela n’a pas empêché son usage. Cela n’a fait qu’augmenter le nombre de lettres écrites à son sujet, dont aucune n’a atténué le tonnerre.
Une créature frappée par cette magie n’a pas seulement été entaillée. On l’a dotée d’une conséquence à venir et invitée à la déclencher. Voilà pourquoi ce sort est prisé des mages-lames, des duellistes, des adeptes de l’embuscade et de tous ceux qui aiment faire peser le fardeau de la sagesse sur le blessé.
Les lecteurs doivent particulièrement retenir l’observation de Vale : le premier avertissement ne fut pas un son, mais l’absence de son là où un son avait été promis.
Si une telle lame vous frappe et que vous sentez la blessure attendre, ne laissez pas l’orgueil faire le premier pas.
L’orgueil est rarement formé à l’acoustique.