Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 2

Illusion mineure

Ce récit est tiré des propres notes de Vale, rédigées après une démonstration menée par un illusionniste patient, un duelliste impatient et une caisse qui ne se trouvait pas là quand la salle fut inspectée.

Dans le compte rendu, la caisse était qualifiée d’« ordinaire ».

Vale corrigea plus tard cette mention en « étrangement opportune ».

Récit d’Orentha Vale

Aucune main ne me toucha.

Aucune flamme n’entra dans mon souffle. Aucune force ne se rassembla dans l’air. Aucune parole ne s’empara de ma volonté.

Il n’y avait qu’une caisse, là où aucune caisse ne s’était trouvée.

Je la vis avant d’en douter.

Voilà le danger.

L’œil va vite. Le jugement est plus lent, et l’orgueil arrive plus tard encore, généralement chargé d’objections. La caisse se tenait sur le côté gauche de la salle, faite de planches grossières cerclées de fer, sans odeur puisqu’elle n’en avait aucune à offrir. Son ombre tombait là où elle aurait dû tomber. Elle occupait la pièce avec une assurance si modeste que mon corps l’accepta avant que mon esprit eût été consulté.

Je modifiai ma trajectoire à cause d’elle.

Un pas vers la droite. Une épaule tournée. Une main légèrement levée, car on ne traverse pas les caisses à moins d’avoir fait carrière en se faisant expulser des entrepôts.

Le duelliste caché derrière elle me frappa d’un bâton rembourré.

C’était là, m’informa-t-on, le but de la démonstration.

Je protestai au nom de ma dignité.

L’illusionniste fit observer que ce n’était pas la caisse qui avait interrompu ma marche.

C’était exact.

Ce qui avait interrompu ma marche, c’était mon assentiment à l’existence de la caisse.

Lorsque je tendis la main et la passai au travers, le monde ne se brisa pas. C’était presque pire. La salle resta elle-même. Le sol ne présenta pas ses excuses. L’air n’avoua rien. Ma main pénétra simplement à l’endroit où s’était tenue ma certitude.

Après cela, la caisse s’amincit.

Elle ne disparut pas. L’œil voyait encore les planches, le fer, les angles, un encombrement tout à fait crédible. Mais elle n’avait plus d’autorité. Une fois que je sus ce qu’elle était, la caisse ne fut plus qu’une suggestion arrivée trop tard.

J’ai connu le feu, le gel, les projections, les ordres, le silence imposé et, une fois, une transformation en une forme qui rendait difficile toute réclamation écrite.

Pourtant, je consigne cette magie de moindre envergure avec respect.

Un corps frappé par le feu sait qu’il a été frappé.

Un corps que trompe la vue peut consacrer plusieurs précieuses respirations à croire qu’il a fait le bon choix.

Note de Selanka

L’image n’est pas une barrière.

Les flèches, les corps et la sottise la traversent librement. Le regard ne suit pas toujours.

Cette distinction a suscité un volume de correspondance sans commune mesure avec la modestie du tour. Certains soutiennent que, puisque l’objet est faux, il ne peut abriter personne. D’autres font remarquer que, si un ennemi ne peut voir au travers, la distinction importe peut-être moins quand des flèches arrivent de derrière l’illusion.

Chacune des deux positions renferme assez de vérité pour être agaçante.

La caisse demeure une forme de prédilection chez les aventuriers, pour des raisons que je me garderai de flatter. J’ai examiné plusieurs récits dans lesquels une personne armée tenta de franchir un passage gardé en devenant, à tous égards pertinents, une caisse. L’un de ces récits se solda par une réussite. Cette réussite a durablement nui au jugement des lecteurs qui suivirent.

La leçon n’est pas que les illusions sont des murs.

La leçon est que le corps obéit souvent au monde avant que l’esprit n’en ait vérifié la réalité.

Méfiez-vous de tout objet qui apparaît exactement là où il serait le plus utile. Touchez ce qui peut l’être. Mettez en doute ce qui survient avec trop d’à-propos. Souvenez-vous qu’une fausse caisse ne peut arrêter une flèche.

Elle peut néanmoins persuader quelqu’un de se tenir là où la flèche le préfère.