Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 3

Souffle du dragon

Le récit consigné ici provient d’une démonstration contrôlée, organisée après qu’un contributeur eut demandé si le sort ne faisait pas le même effet lorsqu’il était transmis par une créature « pas assez dragon ».

Le lanceur de sorts choisit le feu.

La créature vectrice était une chèvre.

Vale contesta par la suite l’expression « créature vectrice », mais avec moins de vigueur que la chèvre ne s’opposa au déroulement de l’expérience.

Témoignage d’Orentha Vale

La chèvre semblait ordinaire.

Ce fut la première erreur.

Elle avait des pupilles carrées, une barbe aux ambitions modestes et l’air d’une créature prête à manger de la corde si l’étude venait à l’ennuyer. Rien dans son maintien n’évoquait ni majesté antique, ni or amassé, ni colère ancestrale.

Elle mastiqua deux fois pendant les consignes de sécurité.

Puis le lanceur de sorts la toucha.

La chèvre cessa de mâcher.

Cela m’inquiéta.

Il est des moments où le corps reconnaît une contradiction avant que l’esprit ait su l’entourer de mots. Une bougie sous une pluie battante. Un cadavre qui respire. Une chèvre qui devient solennelle.

Le sort se concentra dans sa gorge.

Pas dans l’air. Pas dans les mains du lanceur de sorts.

Dans la chèvre.

Son poitrail se gonfla. Sa mâchoire s’ouvrit. Pendant un instant aussi bref que terrible, la salle admit la possibilité que cet animal eût toujours porté en lui un différend avec le monde et qu’il lui eût seulement manqué la permission de l’exprimer.

Puis elle exhala du feu.

Un éventail de chaleur déferla sur le sol marqué, vif et soudain, charriant des odeurs de craie brûlée et de laine roussie, tandis que plusieurs témoins reconsidéraient la distance à maintenir avec le monde agricole. Les protections tinrent bon. Mes sourcils ne nécessitèrent aucune restauration, bien que j’aie pris note du risque.

La chaleur me frappa comme une porte s’ouvrant sur les pires intentions de l’été. Elle atteignit d’abord la peau, puis la respiration. Mes poumons tentèrent de se faire plus petits. Mes mains se levèrent trop tard, car les mains sont loyales, mais souvent optimistes.

La chèvre parut surprise par sa propre contribution.

Cela ne fut pas bon pour le moral.

Lorsque les flammes cessèrent, la salle était toujours intacte. La chèvre éternua. Une petite braise s’éteignit sur la pierre entre nous.

Le contributeur chargé d’observer depuis la ligne de gauche déclara : « C’était plus dragon que prévu. »

C’était la plus simple des observations exactes.

J’ai déjà connu les flammes d’ensorceleurs, de pièges, d’élémentaires, d’accidents impliquant de l’huile et d’un cuisinier dont le tempérament aurait mérité sa propre classification.

Ce feu différait des flammes ordinaires parce qu’il venait du mauvais récit.

Le corps ne se prépare pas de la même manière face à un dragon. Écailles, ailes, ombre, rugissement, la profonde inspiration qui précède la ruine.

Il ne se prépare pas à un animal de ferme brièvement promu au-dessus de sa condition.

Voilà la leçon de cette magie. Elle dote d’une terrible grammaire une bouche qui ne s’y prête pas.

On surveille le magicien.

Il faut aussi surveiller la chèvre.

Note de Selanka

Cette magie est responsable d’un nombre regrettable de lettres contenant l’expression « techniquement, ce n’est pas une attaque ».

Je les ai lues.

J’ai survécu.

La question pratique est simple : pendant un court moment, le sort donne à une créature consentante la permission de devenir le problème de tout le monde. Cette créature n’a nul besoin de la dignité communément associée aux souffles.

C’est là que nombre d’aventuriers deviennent de dangereuses fréquentations.

Ils surveillent le lanceur de sorts. C’est raisonnable. Ils surveillent le guerrier. C’est raisonnable aussi. Ils ne surveillent pas la chouette, le chat, le lézard, le chien, le rat près du sac de grain, ni la chèvre devenue, à des fins tactiques, l’annonce de choix de vie regrettables.

Ne perdez pas de temps à débattre pour savoir si la créature possède la stature morale nécessaire pour exhaler de la foudre.

Si elle a été touchée par le sort, partez du principe qu’elle le peut.

Le souffle est directionnel. Ne restez pas dans l’axe de l’argument de la bouche.

Le souffle peut également se répéter. Ne vous félicitez pas d’avoir survécu au premier souffle tout en restant poliment en place pour le second.

Plusieurs correspondants ont demandé si le sort était dégradant pour les dragons.

J’ai choisi de ne pas transmettre leurs inquiétudes.