Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 1
Boule de feu
Le témoignage conservé ici provient d’une détonation contrôlée, organisée après que toutes les personnes susceptibles d’y contribuer eurent affirmé avec conviction l’importance de cette entrée et ne manifestèrent aucune envie de l’améliorer en personne.
Plusieurs proposèrent d’y assister.
Quelqu’un proposa de tenir un seau.
Vale se chargea donc elle-même de décrire la sensation.
Témoignage d’Orentha Vale
La première chose ne fut pas le feu.
Ce fut une perle de lumière.
Petite. Vive. Presque courtoise.
Elle traversa la salle avec l’assurance délicate d’une flamme de bougie qui se serait méprise sur son avenir.
Je m’étais préparée.
Il convient de le consigner, car la préparation rend l’échec plus utile.
Le sol avait été marqué. Les protections avaient été mises à l’épreuve. Les cordons d’observation avaient été tendus à intervalles raisonnables. J’avais ôté ma cape. J’avais placé mes notes derrière un écran. J’avais attaché mes cheveux en arrière d’une manière que je croyais responsable.
J’avais également choisi une posture.
C’était la partie optimiste.
Certaines personnes esquivent le feu avec grâce. J’en ai vu : des danseurs, des moines, des voleurs, certains duellistes insupportables, et des chats dépourvus de tout respect savant pour la combustion.
Je n’appartiens pas à cette catégorie.
Je pris fermement appui, levai mon bouclier et résolus d’observer méthodiquement la lisière de la déflagration en lui faisant face.
La perle atteignit le point qui lui avait été assigné.
Alors la salle devint feu.
Elle ne s’emplit pas de feu.
Elle le devint.
Je n’eus pas le temps de regarder les flammes progresser. Aucun mur de chaleur héroïque ne déferla tel une charge de cavalerie. Aucune fleur élégante ne s’épanouit pétale après pétale pour le bénéfice des témoins.
Un instant, l’air.
Le suivant, la réponse.
La chaleur frappa depuis toutes les directions que le corps savait reconnaître, et depuis plusieurs autres qu’il ignorait. Elle pénétra dans ma bouche avant que j’eusse fini de la fermer. Elle se pressa sous le bouclier. Elle trouva mon oreille gauche, le dos de mon poignet, la lisière exposée de mon cou et un regrettable interstice entre mon gant et ma manche, dont je n’avais jusque-là jamais jugé l’existence importante.
Mon corps tenta trois réactions à la fois.
S’arc-bouter.
Se détourner.
Partir.
Il n’en accomplit aucune avec distinction.
La déflagration m’arracha à la certitude de mes appuis et me déposa ailleurs avec une assurance superflue. Je heurtai le sol de l’épaule, glissai et m’immobilisai près des cordons d’observation, qui s’étaient mis à brûler magnifiquement.
Ce n’était pas la fonction qui leur avait été assignée.
Le temps de plusieurs souffles, je n’eus conscience que de la chaleur, de la fumée, du goût de cendre et du bruit lointain de quelqu’un qui disait : « Seau », sur le ton d’une personne qui venait enfin de trouver sa vocation.
Mon bouclier était toujours en main.
Je le mentionne parce qu’il faut prendre les victoires là où elles survivent.
Mes cheveux n’avaient pas pris feu.
Ils avaient toutefois écouté les flammes de très près.
Depuis, je les garde plus courts.
Lorsque je parvins à me redresser, la salle paraissait plus grande qu’auparavant, non qu’elle eût grandi, mais parce que plusieurs des aménagements qu’elle contenait avaient cessé d’exister. Les cordons avaient disparu. Deux étiquettes de cire n’étaient plus qu’un souvenir. Un cadre de mesure s’était effondré en une forme qui ne se prêtait guère à la mesure.
Le lanceur de sort me demanda si j’avais vu l’explosion.
Je lui répondis que non.
J’avais vu la perle.
Après cela, j’avais participé.
Voilà la distinction que la plupart des rapports ne parviennent pas à préserver.
La Boule de feu est souvent décrite comme un spectacle. De l’intérieur, elle n’a rien d’impressionnant, de beau ou de dramatique.
Elle est immédiate.
Le corps ne fait pas l’expérience d’une détonation grandiose.
Il éprouve la disparition soudaine de tout lieu qui n’était pas feu.
Note de Selanka
Ce sort demande peu d’introduction, ce qui n’a pas empêché les lecteurs d’en fournir de nombreuses.
La correspondance la plus persistante ne concerne pas la chaleur, mais la géométrie.
En théorie, l’effet est une sphère.
Sur les schémas de terrain, les plans de bataille, dans les salles dallées, sur les quadrillages à la craie et en d’autres lieux où la violence a été forcée de respecter des cases carrées, il arrive à cette sphère de se doter de coins.
Plusieurs correspondants protestent.
Le feu n’a rien objecté.
J’ai examiné des arguments affirmant que la déflagration devrait être plus ronde, que le schéma devrait se montrer plus clément, que le coin n’aurait pas dû compter, que la lisière la plus éloignée était « manifestement à l’extérieur » et que nulle personne raisonnable ne décrirait ainsi la zone touchée à moins d’avoir mal compris la nature de la réalité.
J’ai également examiné les rapports de blessures.
Les rapports de blessures sont plus courts.
Les lecteurs doivent comprendre la leçon pratique : le feu se prête mal au débat lorsqu’il est en chemin. Quiconque survit en discutant de géométrie se tenait généralement ailleurs.
Ce sort se montre également ambitieux dans les coins. Ne vous fiez pas à un mur sous le seul prétexte qu’il excelle dans l’art d’être vertical. Les flammes produites par ce sort ont un talent regrettable pour trouver des espaces que les témoins décrivent plus tard comme « certainement protégés ».
Leur protection n’avait rien de certain.
Il convient de présumer que les objets inflammables laissés sans surveillance brûlent de participer. Les notes de Vale ont survécu parce qu’elle les avait placées derrière un écran, preuve que même d’excellents érudits sont parfois sauvés par leur propre paranoïa.
Si vous voyez la perle, ne l’admirez pas.