Livre 3 · Partie 2 · Chapitre 5
Motif hypnotique
Le récit conservé ici, reconstitué par la suite afin d’être préservé dans une pierre sensorielle à la Halle des Fêtes Civiques, provient d’un incident public survenu dans le Quartier des Gratte-Papiers.
L’incident n’avait pas été orchestré par Vale.
Ce détail importe, car l’organisation laissait à désirer.
Un enchanteur aux manches imposantes, à la fierté délicate et affilié aux Sensats, défendait l’idée que la beauté, à condition d’être convenablement disciplinée, pouvait mettre fin aux conflits avec plus d’humanité que la force. Mis au défi par un avocat, deux conférenciers rivaux et un greffier doté d’une excellente mémoire des contradictions passées, il choisit d’en faire la démonstration.
Il insista plus tard sur le fait que personne n’avait été blessé.
Cet argument n’avait pas la valeur qu’il lui prêtait.
Témoignage d’Orentha Vale
Le motif apparut au-dessus de l’espace des débats.
Pas de la lumière, exactement.
La lumière se contente généralement d’éclairer les choses. Celle-ci voulait être ce que l’on regardait.
Il se déploya dans les airs, couleur sans surface : des rubans, des spirales, des angles qui semblaient tourner avant que l’œil puisse décider s’ils bougeaient. Il ne produisait aucun son. Cela faisait partie de son arrogance. Le feu rugit. Le tonnerre s’annonce. Même un ordre a la décence d’arriver sous la forme d’un mot.
Il devint simplement digne d’être regardé.
Je ne tombai pas sous son emprise.
Il n’y a là nulle vantardise. C’est une limite du récit.
Les couleurs effleurèrent le bord de mon attention sans parvenir à y pénétrer. Je sentis leur tentative : une légère pression derrière les yeux, une douceur dans le souffle, une invitation à laisser attendre l’instant suivant.
Puis elles me dépassèrent.
La salle ne bénéficia pas de la même courtoisie.
L’avocat s’immobilisa, un doigt levé.
Un greffier s’arrêta, la plume à mi-chemin de la page ; l’encre s’accumula à la pointe jusqu’à tomber et former une étoile noire dans la marge.
Une femme près du troisième pilier sourit au vide.
Un porteur chargé d’un plateau resta là à le tenir, dans une inutilité héroïque.
Les personnes touchées ne semblaient pas effrayées.
C’était là le pire.
La peur aurait rendu la chose plus facile à comprendre. La peur donne au corps un travail honnête : fuir, frapper, crier, survivre.
Ces gens avaient l’air paisibles.
Pas calmes.
Paisibles.
Comme si le monde avait enfin cessé de tant exiger d’eux.
L’enchanteur abaissa la main et dit : « Vous voyez ? »
Son ton me déplut.
Personne sous l’emprise du motif ne protesta. Personne n’approuva.
Le désaccord demeurait dans la salle, mais les personnes qui le portaient se tenaient désormais debout, respiraient encore et n’étaient plus disponibles.
C’est cette cruauté qui échappe au regard extérieur.
Le sort ne les jetait pas à terre, ne les entravait pas et ne les réduisait pas au silence.
Il rendait l’action suivante superflue.
Un garde entra et s’arrêta juste après le seuil : il en avait assez vu du motif pour ne plus être d’aucune utilité.
Un autre garde, plus sage ou plus chanceux, fixa le sol et commença à tirer les gens de leur torpeur en les touchant.
Le premier à être tiré de son emprise fut l’avocat.
Il revint au milieu de sa propre phrase et l’acheva avec une hostilité admirable.
Le greffier suivit ; il contempla la tache d’encre et parut personnellement trahi par le temps.
Le porteur fut le troisième. Il n’avait pas renversé le plateau. Plusieurs témoins le félicitèrent pour cela. Il ne parut pas réconforté.
Plus tard, trois des témoins touchés acceptèrent de conserver dans une pierre des fragments de cette sensation. Leurs récits divergeaient sur la couleur, la forme et sur la question de savoir si le motif leur avait paru proche ou lointain.
Ils s’accordaient sur une chose.
Rester avait semblé raisonnable.
Sans contrainte.
Sans paralysie.
Sans même la moindre persuasion au sens ordinaire du terme.
Raisonnable.
Un témoin décrivit la sensation en ces termes : « être dispensé de l’urgence ».
Un autre déclara : « Je savais qu’il y avait quelque chose que je comptais faire, mais il semblait impoli d’interrompre les couleurs. »
Le porteur garda longtemps le silence.
Puis il dit : « J’avais oublié que le plateau était lourd. »
C’est ce témoignage que je préserve.
Un corps n’est pas en sécurité parce qu’il n’a pas saigné. Un esprit n’est pas libre parce qu’on l’a installé confortablement dans l’absence.
Motif hypnotique ne soumet pas par la terreur.
Il fait attendre poliment la vie inachevée.
Note de Selanka
Motif hypnotique mérite sa réputation.
Il mérite aussi que l’on parle de lui avec plus de précision que ne le font nombre de ses admirateurs.
Nombre de lettres font l’éloge de ce sort parce qu’il peut mettre fin à un combat sans effusion de sang immédiate. C’est souvent vrai. C’est aussi une vérité incomplète.
Les personnes touchées ne sont ni mortes, ni blessées, ni entravées, ni même effrayées d’une manière utile. Elles sont indisponibles. Elles ne peuvent ni bouger, ni répondre, ni fuir, ni avertir, ni choisir ce qui se passera ensuite.
C’est excellent sur le plan tactique.
L’excellence tactique n’est pas l’innocence.
Le sort laisse ensuite derrière lui un problème pratique : qui l’on secoue pour le réveiller, qui l’on laisse contempler le vide, qui l’on garde, qui l’on frappe et qui l’on traite comme si son absence ne présentait aucun danger, simplement parce qu’il n’a pas encore été blessé.
Les lecteurs devraient également noter l’affirmation courante selon laquelle ce sort serait « non violent ». Je recommande la prudence devant cette formulation.
Si un allié est pris dans le motif, ne supposez pas que son expression paisible signifie que la situation est paisible. Si un ennemi y est pris, ne laissez pas la commodité vous persuader que son absence lors de la décision suivante ne pèse rien.
J’invite les lecteurs à se demander si priver une personne de sa prochaine décision constitue réellement la paix, ou simplement une violence aux manières plus policées.